"La Motivation"

Débat entre Philippe Meirieu, Cécile Delannoy et Isabelle Causse

animé par Pascale Certa-Laffitte, journaliste

Extrait

 

Pascale CERTA-LAFITTE : Isabelle Causse-Mergui, on parle ici de l’ensemble des disciplines ; mais l’enfant a-t-il le droit de ne pas s’intéresser à certaines matières ? Avec les enfants que vous suivez en orthophonie, travaillez-vous sur la globalité de la motivation ou sur la motivation pour un apprentissage scolaire ?

Isabelle CAUSSE-MERGUI : Comme orthophoniste travaillant sur des cas d’échec scolaire très graves, j’ai plutôt une vision de ce qu’est la non-motivation. La non-motivation que constatent les enseignants ou les parents qui m’amènent les enfants s’observe en classe, dans une situation collective. Avec moi, par contre, ils se révèlent extrêmement motivés. En 23 ans, je n’ai jamais vu un enfant pas motivé, même ceux qui m’arrivent parfois avec l’envie de se suicider.

La motivation est inhérente à la vie. Les enfants, qu’on me décrit comme paresseux, ne me lâchent pas des yeux et sont concentrés sur tout ce que je leur demande.

Je crois que ce n’est pas le manque de motivation qui est la cause de l’échec, mais plutôt l’échec qui est la cause d’une non-motivation secondaire. Il y a plusieurs causes de non-motivation, de même qu’il y a plusieurs causes d’échec. Il y a toujours plusieurs causes concomitantes : la fragilité de l’enfant, des parents, l’histoire des parents, un enseignant qui prononce des paroles humiliantes, la matière elle-même qui est difficile …

Mon métier est de dénouer l’écheveau, comme un détective, pour comprendre toutes les raisons pour lesquelles l’enfant en est arrivé là. En tout cas, c’est un fait que ces enfants ne réussissent pas, alors qu’ils sont très motivés, ne manquent jamais une séance, insistent pour avoir des séances supplémentaires. La motivation est donc nécessaire mais elle n’est pas suffisante.

Je crois qu’il faut également que les enseignants décortiquent les notions qu’ils veulent transmettre parce qu’ils ne se rendent pas toujours compte de l’ensemble des pré-requis nécessaires, par exemple, à la numération.

Pascale CERTA-LAFITTE : Vous travaillez essentiellement sur les mathématiques ?

Isabelle CAUSSE-MERGUI : Je me suis spécialisée en mathématiques mais je me retrouve avec des enfants qui sont globalement en échec. La motivation est très souvent globale. Je commence à rééduquer les mathématiques. Puis, trois semaines après, on me dit que l’enfant a commencé à faire ses devoirs de français tout seul.

Pascale CERTA-LAFITTE : Existe-t-il des cas où la motivation disparaît brutalement, chez un enfant qui n’avait pas rencontré de difficultés auparavant ? D’un seul coup, c’est fini.

Isabelle CAUSSE-MERGUI : Je ne connais pas ces situations. Je suis au contraire fascinée par la volonté de réussir d’enfants qui ont pris tant de claques.

Pascale CERTA-LAFITTE : Qui leur donne ces claques ?

Isabelle CAUSSE-MERGUI : C’est un ensemble de circonstances qui s’embrayent mal et qui font cercle vicieux.

Pascale CERTA-LAFITTE : Ce sont de toutes façons des enfants qui souffrent.

Est-ce qu’on explique aux enfants pourquoi ils vont aller à l’école ?

Cécile DELANNOY : Je crois que ça manque. Quand on dit qu’il faudrait introduire la philosophie dès la maternelle, c’est une boutade mais c’est aussi profondément sérieux : l’enfant a besoin de savoir que, entrer dans l’humanité, c’est entrer dans un monde qui induit la transmission d’une génération à l’autre et la recherche du sens.

Les enfants ont en effet l’impression qu’on apprend seulement pour passer dans la classe supérieure.

Pascale CERTA-LAFITTE : Notre système de notations n’est-il pas responsable ?

Cécile DELANNOY : On est dans un cercle vicieux : les enfants ne travaillent que pour passer dans la classe supérieure, ils ne travaillent que pour les notes, on met des notes à tout, et on ne peut plus susciter le plaisir gratuit à apprendre. Rolland Viau, canadien qui a travaillé sur la motivation, tient des propos très simples que j’aime bien : il faut d’abord que l’enfant réussisse pour être motivé et qu’il soit certain d’y arriver pour prendre la peine de faire l’effort. Si l’enfant est dans une situation de réussite possible, on récupère de la motivation. Le cercle vertueux de la motivation est le suivant : l’enfant s’identifie à un adulte qui aime quelque chose ; il a envie de connaître ce domaine ; cet adulte est encourageant, n’est pas méprisant, il valorise les efforts de l’enfant ; l’enfant a envie de continuer ; valorise la discipline qui l’identifie à l’adulte ….

Effectivement, il me semble que, plus que l’envie de savoir, c’est d’abord l’image d’eux en tant qu’êtres capables de réussir qui a été cassée chez les élèves en échec. Tout le travail d’Isabelle Causse-Mergui consiste à restaurer cette image. Et apparemment, c’est possible, à condition qu’un adulte, dans une relation personnelle, pose un regard confiant sur l’enfant.

C’est précisément cela que casse la notation : l’enfant est toujours comparé à d’autres qui font mieux. On lui renvoie une image de lui dévalorisée. Quel enfant aurait envie d’accepter comme critère de sa valeur quelque chose qui lui renvoie l’image qu’il n’a pas de valeur ? Nous avons tous préféré les disciplines qui nous valorisaient et avons décrété que les disciplines où nous étions nuls étaient inintéressantes. C’était notre manière à nous de sauver notre image de nous-mêmes.

Mais quand les inhibitions sont devenues tellement profondes, on ne sait plus comment convaincre l’enfant qu’il peut entrer à nouveau dans l’apprentissage et y réussir.

Actualités : conférence au salon de l'éducation, octobre 2000